Découverte du corps

C'était en mai 1802. À Rome, momentanément pacifiée, on venait de reprendre les fouilles commencées autrefois dans l'antique catacombe de sainte Priscille. Les ouvriers qui travaillaient dans ces ténèbres étaient parvenus au centre de la catacombe, non loin de la Chapelle grecque, tout près du plus grand lucernaire. Or, dans la journée du 24 mai 1802, un fossoyeur dégageait la terre d'une des galeries, à l'étage supérieur, lorsque sa pioche heurta des tuiles qui devaient clore un loculus. Sur la brique du milieu était peinte une palme, l'un des signes du martyre.

Comme les ouvriers avaient reçu de Mgr Ponzetti, gardien des saintes reliques, des instructions aussi nettes que rigoureuses, l'homme suspendit aussitôt son travail et alla conter sa découverte. Dom Philippe Ludovici, prêtre austère et pieux, était alors associé à la surveillance des fouilles et à la distribution des reliques. Le lendemain, 25 mai 1802, dom Ludovici, accompagné de plusieurs témoins, dont un autre prêtre, descendit à la catacombe. Sous ses yeux, le fossoyeur découvrit entièrement la tombe. Avec des précautions infinies, on enlève les derniers décombres. Parmi le ciment qui retenait les briques, scintillent des débris de verre; aux fragments adhère encore une poussière noirâtre, sans doute du sang desséché.

L'émotion étreint tous les cœurs. Ici donc repose une victime des lointaines hécatombes... Les prêtres cherchent à lire l'épitaphe. Elle est courte, tracée en lettres irrégulières. Dom Ludovici a d'abord quelque peine à comprendre, car le nom de la martyre est coupé d'étrange façon. L'inscription se présente ainsi sur les trois briques funéraires: LUMENA PAX TECUM FI.

Mais la restitution exacte se faisait au simple regard. Sans l'ombre d'un doute, la première tablette aurait dû occuper la dernière place; si bien qu'il fallait lire: PAX TECUM FILUMENA, PAIX AVEC TOI, PHILOMÈNE.

Ainsi une chrétienne des temps de persécution, des jours d'angoisse et de douleur où il fallait se cacher pour prier le vrai Dieu, une victime était là, ensevelie "dans la paix"! Pax tecum! c'est le souhait que Jésus formula le premier et qui, recueilli puis transmis par l'apôtre Pierre à ses disciples immédiats, demeure un signe distinctif des plus anciennes sépultures. Doucement, la fragile cloison est enlevée, et les restes de la martyre apparaissent, étendus dans la niche oblongue. L'examen anatomique des ossements démontrera plus tard qu'ils appartinrent à une enfant de treize à quinze ans.

Tous, s'étant mis à genoux, récitèrent les psaumes et oraisons prescrits pour l'invention des martyrs. Ce fut le premier hommage que reçut en nos temps modernes, de deux prêtres et de quelques pauvres ouvriers, la jeune héroïne qui allait trouver, après la nuit de la catacombe, une gloire si rayonnante.

Qui était-elle, cette enfant? Quelle avait été sa destinée? Les regards interrogateurs allaient du tombeau ouvert aux trois briques peintes. Tous comprirent que l'inscription seule révélerait son nom, quelque chose de sa vie peut-être et de son martyre.

Une branche – palme ou rameau d'olivier -- précède la formule PAX TECUM. Une première ancre placée horizontalement souligne le mot PAX. Deux flèches verticales séparent les deux syllabes de TECUM. Au milieu de l'épitaphe et avant d'écrire FILUMENA, le naïf artiste peignit une fleur à trois lobes, dessin purement ornemental, signe de séparation entre les deux mots. Une ancre s'allonge encore sous le nom de la jeune fille; enfin une flèche perpendiculaire achève l'encadrement tragique.

Telle est l'épitaphe de la martyre Philomène, jeune Sainte de la primitive Église. Cette inscription funéraire présente les caractères distinctifs des temps apostoliques, qu'on retrouve rarement en d'autres cimetières plus récents que celui de Priscille. Pour qui sait lire ces choses, la façon même dont le nom de Filumena est tracé sur les tablettes d'argile suffit à établir son acte de naissance. L 'épitaphe si simple, la forme des lettres qui la composent dénotent une époque reculée: la fin du premier siècle ou la première moitié du second.

Ainsi donc, pendant environ dix-sept siècles, elle avait dormi dans le silence de la froide catacombe. Presque toutes les reliques saintes avaient été portées dans les sanctuaires de Rome; les siennes étaient demeurées là, dans l'obscurité profonde: la Bien-Aimée n'avait pas suivi dans l'apothéose des basiliques ses compagnons ou ses compagnes de martyre et de sépulture, tous enfants comme elle de la primitive Église.

C'est que la Providence a Ses heures, comme Elle a Ses desseins. Il était réservé, semble-t-il, à nos temps modernes, trop indifférents, souvent hostiles, de voir surgir, en face de leurs frivolités, de leurs lâchetés, de leurs négations ou de leurs attaques, le visage d'une jeune héroïne d'autrefois -- visage assez découvert pour nous révéler ses traits, assez voilé cependant pour rappeler la période de foi, de ferveur et d'énergie qui servit de cadre à sa vie cachée, à sa glorieuse mort.

Bientôt le culte de la jeune martyre rayonnera loin de sa catacombe. Ce sera pour la Bien-Aimée du Christ comme une seconde naissance.


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