Commencement des prodiges

Non sans peine, le missionnaire de Mugnano, dom François de Lucia, avait eu gain de cause. A présent qu'il possédait les restes mortels de la petite vierge, il n'avait plus qu'un désir: quitter Rome, retourner avec son trésor au pays natal. Deux jours après la consécration épiscopale de Mgr de Cesare, soit le 1er juillet 1805, l'évêque et le prêtre ensemble quittaient Rome, emportant les précieuses reliques.

A peine nos voyageurs avaient-ils quitté la ville, que se produisirent des faits extraordinaires. Les prodiges ne cesseront guère désormais autour de ce corps sacré.

Les reliques avaient été déposées dans une cassette scellée. Le précieux dépôt devait occuper dans la voiture la place d'honneur; c'était chose décidée. Mais l'empressement des dernières visites, les apprêts du départ, l'encombrement, à cette époque, des diligences postales firent oublier ce pieux dessein. Les peu mystiques postillons mirent la caisse scellée sous le siège réservé à Mgr de Cesare et à l'abbé de Lucia.

Soudain des coups violents, trois fois répétés, se font entendre. Le prélat se relève. Anxieux, les voyageurs s'interrogent. L'équipage s'arrête. Une même idée est venue à tous: quels que soient l'exiguïté de la place et les embarras de la route, les ossements sacrés d'une martyre ne sauraient être assimilés à de vulgaires bagages! Promptement on répara l'oubli; et ce fut un touchant spectacle de voir cet évêque agenouillé, en larmes, baisant avec respect le loculus improvisé de la petite Filumena. Il la conjurait d'accepter l'humble expression de ses regrets.

Le lendemain, en arrivant sains et saufs à Naples, après un terrible accident dans lequel furent tués deux de leurs chevaux, les voyageurs, qui n'avaient cessé d'invoquer la jeune Sainte, proclamaient hautement sa protection. Ils s'arrêtèrent chez un ami, Antoine Terrès, grand libraire fort connu dans la cité napolitaine. On choisit la chapelle particulière de cette famille pour placer temporairement la précieuse relique. Dès que le corps entra dans le petit oratoire, les prodiges commencèrent. L'épouse de Terrès fut guérie radicalement d'une maladie réputée incurable dont elle souffrait depuis douze ans. Un avocat, Michel Ulpicella, en proie depuis six mois à une sciatique rebelle à tout remède, n'eut qu'à se faire transporter dans la chapelle pour recouvrer immédiatement la santé. Une noble dame, affligée d'un ulcère cancéreux, mit sur sa plaie une relique de la Sainte; le lendemain matin, le chirurgien qui venait faire l'amputation, trouva la gangrène entièrement disparue.

Plus d'un mois s'était écoulé. Dom François, qui n'avait pu prévoir semblables événements, se rendit à Mugnano afin d'y préparer une réception digne de la vierge martyre. Il revint sans tarder chez Terrès, accompagné de deux villageois campaniens. Ces hommes devaient prendre la châsse précieuse sur leurs épaules et voyager avec le prêtre pendant la nuit, afin d'éviter la chaleur excessive de la saison.

On était en la journée du 9 août 1805. Le départ eut donc lieu après le coucher du soleil. En voyant s'éloigner leur chère bienfaitrice, les Terrès fondirent en larmes. Or, tandis qu'ils pleuraient, l'action divine se manifesta encore, glorifiant l'humble héroïne. L'un des deux porteurs qui, depuis de longues années, souffrait d'atroces douleurs néphrétiques, s'était placé, simple et confiant, sous le fardeau. Soudain, il eut la sensation que ses pauvres reins étaient guéris pour toujours.

Une fois hors des faubourgs de Naples, le prêtre et les deux paysans s'acheminèrent lentement à travers une contrée qui est bien, comme on l'a dit, "de toutes les contrées de cette riante et molle Italie, la plus molle et la plus riante". Ce n'est pas en vain que les ossements d'une timide jeune fille, traversant cette région fameuse, évoquent une doctrine de sacrifice souvent trop oubliée et redisent que toute la destinée de l'homme n'est pas enfermée dans le monde présent et visible.

Avant d'atteindre Mugnano, le petit cortège doit parcourir douze kilomètres encore. Or, vers deux heures du matin, avant de traverser Cimitile, qui est comme un faubourg de Nole, il survint quelque chose de bien étrange.

Tout près s'ouvrent des cryptes qui servirent de prison et de lieu de tortures, durant les premières persécutions, aux chrétiens amenés de toute la province. La fournaise s'y voit encore, dans laquelle fut jeté saint Janvier, évêque de Bénévent, et d'où il sortit intact, mais pour être disloqué ici même sur le chevalet et enfin décapité à Pouzzoles. On y montre aussi, recouvert d'un bloc de marbre, le puits célèbre qui, dit une tradition, déborda du sang des victimes. De plus, l'Église de Nole, illustrée déjà par les vertus de son saint Paulin, a la gloire de posséder, selon les mots d'une bulle ancienne, "l'un des trois vénérables cimetières de l'univers chrétien consacrés par le sang d'innombrables martyrs".

Est-il si étonnant que leur héroïque poussière ait exercé sur celle de la martyre Philomène une attraction mystérieuse? A peine les porteurs de la châsse sont-ils arrivés à Cimitile qu'ils sont contraints de ralentir leur marche, tant s'est alourdi le fardeau. Près des cryptes, bon gré, mal gré, ils s'arrêtent cloués sur place. Ils ont les bras rompus, les épaules meurtries. Une force invincible les retient.

Vainement François de Lucia, stupéfait, brisé d'émotion, les encourage. "J'étais, dira-t-il plus tard, dans une anxiété inexprimable. J'exhortai mes hommes à transporter ce trésor au moins hors de Cimitile. Mais quoi! plus ils avançaient, plus semblaient impuissants leurs efforts... Alors la tristesse se peignit sur leur visage. Ils pensèrent que la Sainte voulait rester en cet endroit arrosé du sang de tant de victimes.

"J'essayai de ranimer leur courage et de sortir du bourg les précieuses reliques. Les dernières maisons dépassées, le poids diminua peu à peu; au bout de deux milles, la différence fut si sensible, que, d'une même voix, les porteurs crièrent avec transport: "Vive Dieu! vive la Sainte! Elle est aussi légère qu'une plume!"

La nouvelle de l'arrivée des reliques s'était répandue dans Mugnano même, et d'autant plus vite que la population, affolée par de fréquents tremblements de terre, campait en plein air depuis le 26 juillet, fête de sainte Anne.

Déjà, la veille, à l'heure même où Philomène quittait Naples, ces pauvres gens, tandis que les cloches annonçaient la solennité du lendemain, avaient supplié la petite Sainte, avec ces démonstrations exubérantes particulières à leur pays, d'obtenir la fin d'une longue et désastreuse sécheresse. Les sonneries s'achevaient lorsque une ondée bienfaisante rafraîchit enfin les terres altérées de la Campanie.

Aussi, quand les mêmes carillons saluèrent l'approche du cortège, en cette joyeuse matinée du 10 août, ce fut un empressement général. On accourait même des villages voisins. Beaucoup pleuraient. Les tièdes, les indifférents eux-mêmes se défendaient mal contre une émotion intime. On entendait de ces réflexions dans la foule: "Quelle est donc cette Sainte nouvelle?... Pourquoi déjà l'aimons-nous tant, sans la connaître?... C'est une princesse du paradis!"

L'enthousiasme allait grandissant; de nouveaux venus se joignaient à la procession et la ralentissaient sans cesse. Elle atteignit enfin l'église Notre-Dame des Grâces. Là, le saint corps fut placé sous un baldaquin, à gauche de l'autel majeur. Et on alluma une lampe devant lui. Alors, dans le recueillement de la prière qu'interrompaient seuls le chant des hymnes ou les bégaiements des tout petits, dom François, tout harassé qu'il était, célébra la messe.

Tout à coup, il se produisit dans l'assemblée une agitation extraordinaire. Ange Bianco, un paralytique bien connu dans le pays, venait de paraître à l'église. Immobilisé depuis de longs mois, tous le savaient, il ne pouvait, à coup sûr, être là que par un nouveau prodige. De fait, Bianco raconta qu'ayant appris par la sonnerie des cloches l'arrivée de la martyre, une force mystérieuse l'avait poussé à quitter son grabat. Se confiant à sainte Philomène, il lui avait promis, si elle le guérissait, de courir assister à son triomphe. "Me voilà debout, et maintenant je marche!" s'écriait-il, faisant écho aux miraculés de l'Évangile.

Tout le long du jour, les visiteurs se succédèrent devant la châsse. La joie, la confiance, la reconnaissance débordaient de toutes les âmes. Pendant une octave entière, la translation des précieuses reliques fut célébrée par des foules sans cesse renouvelées. Ceux qui n'étaient pas à la fête de l'arrivée voulurent voir et prier à leur tour. Le neuvième jour, qui était un dimanche, des guérisons exaltèrent encore la confiance de ces bons fidèles.

De tels faits rendaient bien difficile le transfert de la châsse dans la maison de l'abbé de Lucia, ainsi qu'il le désirait. Malgré les droits incontestables du bon missionnaire, l'évêque de Nole, estimant que les miracles de Filumena en faisaient la bienfaitrice de tous, ne voulut point que ses reliques fussent mises dans un petit oratoire domestique. Il ordonna donc que le corps saint resterait définitivement à Notre-Dame de Mugnano. Six chapelles entourent la nef rectangulaire; celle du milieu, à gauche de l'entrée, fut désignée pour recevoir le précieux dépôt.

Le 29 septembre 1805, les travaux étaient terminés. En présence d'une grande foule accourue de nouveau, les reliques furent transportées solennellement à l'endroit choisi. L'évêque de Carinola, qui avait célébré la messe, présidait. La renommée si tôt conquise par la jeune martyre justifiait bien ces honneurs.


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